Une journée dans les bras du moabi
Quitter l’emprise du sol, oublier l’usage d’un support pour se déplacer, éprouver le vide et aller vers la lumière. Pour gagner le sommet d’un arbre, il faut remonter la pesanteur à contre-courant. Eprouver l’exacte mesure de cette force verticale en remontant la corde en fil d’araignée, le pied accroché dans une boucle de sangle, les deux mains dans la poignée bloquante qui permet de se tracter vers le haut, à la force des bras et des jambes. Aujourd’hui je suis monté dans un grand Moabi. Pour cette première expérience je sens immédiatement que mon corps est plus adapté à arpenter l’horizon que la verticale. En d’autres termes, j’en ai bavé, mais j’avais tellement envie de monter dans cet arbre que j’ai été vraiment heureux d’arriver en haut par mes propres moyens. En plus en 40 mètres d’ascension, on a le temps de voir, de réfléchir.
Refaire le chemin de l’arbre qui, pour nourrir sa soif de soleil, s’oppose à la force de l’attraction terrestre en plantant dans la terre son tronc qui dessine un chemin vers le ciel. C’est peut-être cette puissance, incarnée par la verticale des millions de troncs d’arbres de cette forêt, qui donne une telle sensation de force tranquille. Les bâtisseurs de cathédrales ne sont pas à mon avis allés chercher ailleurs la métaphore de pierres des piliers, des chapiteaux, des voûtes.
Et là-haut ? Une position royale, une place inexpugnable où je redécouvre après des jours de sous-bois la lumière, l’horizon. Le plaisir de voir loin est un privilège de grimpeur. Le territoire des oiseaux, des papillons, des singes, des arbres en fleurs, la canopée, comme un jardin japonais au printemps. Une multitude de nuances de verts, des arbres de toutes formes, une multitude ! à l’ouest la forêt moutonne à perte de vue.
LJ
Une observation qui rappelle les Séquoias californiens : au pied d’un très grand arbre, l’appréciation de sa hauteur est gênée par la déformation perspective. Mais l’ascension le long d’une corde parallèle au tronc lui restitue toute sa hauteur, en un défilement interminable et impressionnant.
Benjamin, Yanick et Cédric ont installé un palan pour me hisser et j’ai eu aussi peu d’efforts à faire qu’un sac de blé que l’on monte jusqu’à la lucarne du grenier.
L’arrivée sur la grosse branche horizontale, à 38 mètres, est délicieuse : un vent frais, une forte lumière, une vue sur la canopée et ses arbres en fleurs, et les lointains bleutés de l’autre côté de la vallée, à l’Ouest. Après une manœuvre de mousquetons et de longes, je me retrouve au sommet du tronc, au centre d’une couronne de quatorze énormes branches dont chacune a le diamètre d’un bel arbre. Dans les bras du Moabi.
Une constatation quelque peu technique, qui trouve son sens dans le contexte de l’histoire de la forêt équatoriale : le Moabi est un arbre unitaire, c’est-à-dire qu’il ne « réitère » jamais son architecture, ni spontanément ni même en cas d’élagage accidentel, comme on peut en juger par le nombre des moignons cicatrisés (bumps).
Tandis que mes camarades filment, ma journée s’écoule doucement, à dessiner les branches du Moabi, leurs feuilles, leurs fruits, leurs épiphytes, lichens et fougères, orchidées et un cactus du genre Rhipsalis. Mon travail est certainement plus aisé que celui des cinéastes, mais dessiner n’est pas si facile à cause des innombrables petites abeilles sans dard (mélipones) qui m’environnent d’un petit nuage noir et mobile.
L’après-midi s’avance, il faut redescendre. L’arrivée dans l’humidité sombre confirme une impression pour moi déjà ancienne : la canopée et le sous-bois sont deux forêts différentes, comme posées l’une sur l’autre.
FH

1 commentaire
Quel plaisir d’entendre la voix (écrite !) de Francis Hallé qui parle de ces arbres qu’il aime tant. Ces quelques jours de repérage nous font sentir l’immense aventure que sera le tournage du film et surtout l’immense privilège que nous aurons à pouvoir le suivre jour après jour. ça y est, je suis accro !